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QUATRIÈME PARTIE

 

ARISTOTE

 

Chapitre V

 

La cause première

 

            Puisque la métaphysique s’occupe de l’être en tant qu’être et de ses causes, elle doit traiter aussi de Dieu, principe causal des étants. Le motif est évident pour Aristote, puisqu’il s’agit de donner l’explication ultime de l’univers.

 

            Il développe ce sujet dans le livre huitième de la Physique et dans le douzième de la Métaphysique, sous deux aspects différents bien qu’en rapport entre eux. Le noyau de l’argumentation consiste en reconnaître que les étants en puissance ont besoin d’un Acte Pur comme fondement, et cet Acte Pur est Dieu. Si la conclusion de la Physique est l’existence et la nature d’un Premier Moteur, celle de la Métaphysique est justement l’Acte Pur.

 

 

1. L’existence de Dieu

 

La preuve de la Physique

 

            Aristote démontre dans la Physique qu’il est nécessaire qu’il existe un Premier Moteur immobile qui cause le mouvement de tout l’univers. L’argumentation a comme premier fondement le principe de causalité qui, appliqué au mouvement peut être formulé de la façon suivante :

 

Tout mû est nécessairement mû par quelque chose.

Physique, VII, 1, 241 b

 

            À partir de cette évidence, Aristote monte rigoureusement jusqu’à prouver l’existence du Premier Moteur immobile : si tout ce qui est en mouvement est mû par un autre, si cet autre est aussi en mouvement, il doit être mû par un autre à son tour. Mais pour expliquer l’existence de n’importe quel mouvement il faut arriver à un principe moteur qui n’est pas mû. Il serait absurde de penser que l’on puisse remonter d’un moteur mû à un autre moteur mû lui aussi, jusqu’à l’infini : le processus à l’infini n’expliquerait rien. S’il en est ainsi, il doit avoir, en plus des moteurs qui causent les mouvements particuliers et qui sont mus à leur tour, un Principe absolument immobile et premier, qui cause le mouvement de tout l’univers. Sans lui, rien ne pourrait se mouvoir.

 

            En plus d’être immobile, le Premier Moteur est éternel, car si son existence avait un commencement, il aurait besoin d’une cause. D’autre part, d’après Aristote, l’éternité du mouvement de l’univers manifeste l’éternité du Premier Moteur.

 

            De ces deux caractéristiques découle la troisième : sa nature d’Acte Pur, car il ne peut avoir aucune puissance. Aristote s’occupe de cette question dans sa Métaphysique.

 

La preuve de la Métaphysique

 

            Si la Physique part du mouvement, la Métaphysique part de la substance. Aristote, après avoir signalé les caractéristiques propres de la substance, se demande quelles sortes de substances existent : si seulement les sensibles, comme les anciens présocratiques pensaient, ou s’il y a aussi des substances suprasensibles, mais pas au sens platonicien. L’existence de substances sensibles est pour Aristote une évidence qui n’a pas besoin d’être démontrée ; il n’en va pas de même avec les substances suprasensibles, dont l’existence est étudiée au douzième livre de la Métaphysique.

 

            Aristote soutient que si toutes les substances étaient sensibles, corruptibles, rien n’existerait. En effet, tout ce qui est corruptible a commencé à exister ; en plus de cela, rien ne passe de la puissance à l’acte si ce n’est pas grâce à un être en acte. Par conséquent, le rincipe qui explique les séries des générations des étants corruptibles ne peut pas être un étant corruptible : ce doit être un être incorruptible, n’ayant pas de puissance mais doit être seulement en acte, car s’il était potentiel, pour devenir en acte devrait être causé par un autre être en acte, et ainsi de suite, indéfiniment. Cette démonstration se situe dans un contexte d’un univers éternel, sans commencement ni fin, qui se meut continuellement. Le mouvement cyclique des astres et les générations sur la tere ont comme cause un être transcendant aux étants corruptibles, un être éternel et immortel, l’Acte Pur ou Dieu.

 

            Nous avons déjà vu comment dans la Physique Aristote remonte à partir du mouvement jusqu’à un Premier Moteur immobile et éternel. Dans la Métaphysique il considère ce même être sous son aspect d’Acte Pur, sans mélange de potentialité, car s’il avait de la puissance il aurait besoin d’une cause préalable pour le faire passer à l’acte. Il faut remarquer qu’Aristote n’entend pas par mouvement que les déplacements locaux, mais toutes les générations et corruptions, toutes sortes de mutations ontologiques.

 

            En conclusion, puisqu’il y a un monde en mouvement, il est nécessaire qu’il y ait un Premier Principe qui le produise et il est nécessaire qu’un tel Principe soit :

 

a)      éternel, car le mouvement causé par lui est éternel lui aussi ; par ailleurs, s’il n’était pas éternel il ne serait as Acte Pur ;

b)      immobile, car la Cause Première de ce qui est mobile ne peut pas être assujettie à aucune mutation ;

c)      Acte Pur, car s’il avait de la puissance ne pourait pas être la Cause Première.

 

            Voilà donc l’Acte Pur ou Dieu, la substance suprasensible qu’Aristote cherchait.

 

            Mais comment le Premier Moteur peut-il mouvoir étant lui-même absolument immobile ? Dans le monde que nous connaissons, y a-t-il quelque chose qui soit capable de mouvoir une autre sans se mouvoir elle-même ? Aristote répond en signalant comme exemple l’objet du désir et l’objet de la connaissance. L’objet de l’appétit est ce qui est beau et bon, qui attire l’appétit sans se mouvoir lui-même ; il en va de même avec l’intelligible qui meut l’intelligence sans se mouvoir. La causalité exercée par l’Acte Pur est elle aussi de ce type : il meut comme l’objet de l’amour attire l’aimant.

 

            Le Premier Moteur d’Aristote, sa théologie, s’insère parfaitement dans sa recherche de la science des causes premières de l’être et constitue son aboutissement en atteignant la première cause motrice. L’Acte Pur, la substance immobile, est la première de toutes les substances, celle sans laquelle toutes les autres ne pourraient pas être. Elle est la cause efficiente et aussi la cause finale, dans ce sens qu’elle est ce vers quoi tout mouvement tend.

 

2. La Nature de l’Acte Pur

 

            Selon Aristote, ce principe « dont le ciel et la nature dépendent » est aussi Vie. D’ailleurs il est la vie la plus excellente et parfaite, un type de vie qui n’est accordé aux hommes que pour un temps bref : la vie de l’entendement, l’activité contemplative. L’objet de cette contemplation est aussi le plus excellent, qui ne peut être que Dieu lui-même. Dieu est entendement qui s’entend lui-même, contemplation de sa propre intelligence.

 

C'est à ce principe, sachons-le, qu'est suspendu le monde, et qu'est suspendue la nature. Cette vie, dans toute la perfection qu'elle comporte, ne dure qu'un instant pour nous. Mais lui, il en jouit éternellement, ce qui pour nous est impossible; sa félicité suprême, c'est l'acte de cette vie supérieure.

[…]

Si donc Dieu jouit éternellement de ce suprême bonheur, que nous, nous ne goûtons qu'un moment, c'est une chose déjà bien admirable; mais, s'il y a plus que cela, c'est encore bien plus merveilleux. Or, il en est bien ainsi ; et la vie appartient certainement à Dieu, puisque l'acte de l'intelligence, c'est la vie même, et que l'intelligence n'est pas autre chose que l'acte. Ainsi, l'acte en soi est la vie de Dieu ; c'est la vie la plus haute qu'on puisse lui attribuer; c'est sa vie éternelle; et voilà comment nous pouvons affirmer que Dieu est l'être éternel et l'être parfait. Donc, la vie, avec une durée continue et éternelle, est son apanage; car Dieu est précisément ce que nous venons de dire.

Métaphysique, XII, 7, 1072 b

 

            Dieu est pour Aristote Acte Pur sans mélange de potentialité. Par conséquent, il n’a pas de matière ni extension, sans parties et indivisible, impassible et inaltérable :

 

Ce qui précède suffit pour démontrer l'existence d'une substance éternelle, immobile, séparée de tous les autres êtres que nos sens peuvent percevoir. Il a été démontré aussi qu'une substance de cet ordre ne peut pas avoir une grandeur quelconque, mais qu'elle est sans parties et sans divisions possibles. Car elle produit le mouvement pendant le temps infini; or, aucun être fini ne peut avoir une puissance infinie; et comme toute grandeur est, ou infinie, ou finie, ce principe ne peut être, ni une grandeur finie, d'après ce qu'on vient de dire, ni une grandeur infinie, parce que nulle grandeur ne peut être infinie, quelle qu'elle soit. Enfin, ce principe doit également être, et impassible, et inaltérable, puisque tous les autres mouvements ne viennent qu'après le mouvement de locomotion.

Métaphysique, XII, 7, 1073 a

 

 

3. L’unité et la multiplicité du divin

 

            Cependant, Aristote considère que Dieu ne pourrait suffire à lui seul pour expliquer le mouvement de toutes les sphères célestes. Dieu meut directement le premier mobile – le ciel et les étoiles fixes –, mais entre cette sphère et la Terre il suppose une multitude de sphères concentriques, chacune contenue par les autres plus grandes et contenant d’autres plus petites. Qui meut chacune de ces sphères ?

 

            Il y a deux réponses possibles : soit elles sont mues par le mouvement qui se transmet du premier ciel d’une sphère à la suivante par voie mécanique, soit elles sont mues par d’autres substances suprasensibles, immobiles et éternelles, qui meuvent d’une façon analogue à celle du Premier Moteur.

 

            Aristote adopte la deuxième hypothèse parce que la première ne se harmonise pas bien avec une conception qui admet la diversité – la non uniformité – des mouvements des différentes sphères. Pour expliquer l’hétérogénéité des mouvements Aristote se voit obligé à multiplier les moteurs immobiles, qu’il considère comme étant des substances intelligentes, capables de mouvoir d’une façon analogue à celle de Dieu, c'est-à-dire comme étant des causes finales relatives à chacune des sphères. Il n’est pas clair si dans la conception aristotélicienne ces intellects sont des instruments transcendants à leurs sphères respectives.

 

            Sur la base de l’astronomie de son temps et en introduisant les corrections qu’il trouve nécessaires, Aristote fixe le nombre de sphères célestes à 55, admettant en conséquence autant de moteurs intellectuels responsables des mouvements de chacune d’entre elles. Dieu ou le Premier Moteur meut seulement la première, et indirectement les autres.

 

            Malgré cette multiplicité d’intelligences, Aristote soutient dans sa Métaphysique que les choses n’admettent pas être gouvernées par une multiplicité de principes, mais par un seul. Il est clair qu’Aristote conçoit les intelligences comme étant différentes de l’Acte Pur. Par conséquent, le Stagirite admet au fond l’unité de Dieu comme cause suprême :

 

Ils reconnaissent par là plusieurs principes divers. Mais les choses ne veulent pas être mal gouvernées : Tant de chefs sont un mal; il ne faut qu'un seul chef.

Métaphysique, XII, 10, 1076 a

 

 

4. Dieu et le monde

 

            D’après Aristote Dieu se contemple soi-même. Mais, connait-il aussi le monde et les hommes qui s’y trouvent ?

 

            Aristote ne donne pas une réponse claire à cette question, et il semblerait qu’il penche pour la négative. Il est clair que Dieu, en se connaissant soi-même, devrait savoir qu’il est le Premier Principe du monde et qu’il meut l’univers comme objet d’amour et d’attraction. Cependant, les individus en tant que tels, avec leurs limitations, leurs déficiences et leur pauvreté, semblent ne pas pouvoir être adéquats à la connaissance de Dieu. Aristote ne se prononce pas sur ce point ; mais plusieurs de ses interprètes ont considéré que la connaissance d’individus corruptibles serait inadmissible dans le cadre de la pensée aristotélicienne stricte. Cela supposerait que la providence divine ne descend pas jusqu’aux cas particuliers.

 

            Cependant, on doit remarquer que Platon soutient dans Les Lois que la providence divine arrive jusqu’aux actions particulières des hommes et qu’Aristote dans certains textes de ses éthiques, en parlant du caractère divin de l’intellect humain, semble affirmer la même chose :

 

Mais pour cet autre principe lui-même, il est possible encore de demander pourquoi il est fait de telle sorte qu'il puisse faire tout ce qu'il fait. Or, cela revient à demander quel est dans l'âme le principe du mouvement qui la fait agir. Il est parfaitement évident que Dieu est dans l'âme de l'homme, comme il est dans l'univers entier ; car l'élément qui est en nous est, on peut dire, la cause qui met toutes choses en mouvement.

Éthique à Eudème, VIII, 2, 1248 a

 

            Essayer de préciser davantage la nature de Dieu dans la pensée aristotélicienne et ses rapports avec l’homme serait risqué, car Aristote lui-même a laissé la question ouverte.

 

            On peut retenir comme points clairs de sa théologie :

 

a)      La nature personnelle du Premier Moteur, capable de comprendre et d’aimer.

b)      Dieu ne se connaît que lui-même mais il n’ignore pas le monde pour autant, car pour Aristote la connaissance de la cause est aussi connaissance du causé.

c)      Dieu n’est pas la seule cause ; il est certainement la cause motrice universelle et la cause finale ; mais il y a aussi d’autres causes indépendantes et qui sont nécessaires pour expliquer le monde : la cause matérielle et la cause formelle.

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