Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

PREMIERE PARTIE

 

LES PRESOCRATIQUES

 

Chapitre IV

 

Les pluralistes

 

            Les derniers philosophes présocratiques peuvent être groupés sous l’appellation de pluralistes, car chez eux le premier principe devient multiple : les quatre éléments d’Empédocle, les homéoméries d’Anaxagore et les atomes de Démocrite et de Leucippe occupent la place qui avait été jusqu’alors réservée à un principe unique. Pourquoi cette coïncidence ? Il ne serait pas trop risqué de signaler Parménide et sa rigide doctrine sur l’être comme la cause lointaine de cette nouvelle direction que prend la philosophie.

 

            En effet, les pluralistes représentent l’essai de concilier le principe de Parménide avec la réalité telle qu’elle nous est présentée par l’expérience, c'est-à-dire, trouver l’accord entre la raison et le témoignage des sens. Si l’on accepte l’affirmation de Parménide sur l’immutabilité du réel –rien ne naît ni ne périt, l’être demeure toujours- la diversité évidente du monde ne peut pas être réduite à une unité originaire, elle-même –ou les éléments qui la composent- devront être la réalité dernière. D’autre part, si l’on veut affirmer le mouvement, il ne suffit pas de faire le constat de son existence, il faut s’opposer au principe de Parménide et chercher une explication causale à la mobilité des choses.

 

            Nous verrons chez les pluralistes comment ces deux caractéristiques se rendent présentes : la multiplicité du principe et la présence d’une autre cause qui justifie le mouvement. Aristote l’appellera la cause efficiente ou motrice.

 

1. Empédocle

 

            Il est né à Agrigente (Sicile (Cf cartes)) au commencement du Vème siècle avant le Christ. Il est le premier philosophe qui cherche à concilier l’aporie de Parmenide avec le témoignage des sens.

 

            Sa pensée se trouve dans deux ouvrages : Sur la nature et Les purifications, deux travaux au caractère différent et que la critique a cherche à harmoniser. Il transmet sa cosmologie dans Sur la nature. Dans Les purifications il enseigne des doctrines au caractère éthico-religieux, fondées sur la croyance pythagoricienne de la transmigration des âmes, doctrines qui visent à signaler les purifications que l’âme doit subir pour atteindre son destin.

 

            En tant que philosophe, il accepte le principe éléate de l’immutabilité du réel :

 

Fous - car ils n'ont pas de pensées étendues - qui s'imaginent que ce qui n'était pas auparavant vient à l'existence, ou que quelque chose peut périr et être entièrement détruit. Car il ne se peut pas que rien puisse naître de ce qui n'existe en aucune manière, et il est impossible et inouï que ce qui est doive périr ; car il sera toujours, en quelque lieu qu'on le place.

Empédocle, Fragment DK 31 B 11 et 12

 

            Mais, en même temps, il ne nie pas l’existence de la réalité telle que nos sens nous la présentent ; pour Empédocle on ne peut négliger aucun moyen de connaissance (sensitif ou rationnel) ni lui accorder une valeur absolue :

 

Commence maintenant, considère de toutes tes forces de quelle manière chaque chose est claire. N'accorde pas à ta vue un trop grand crédit en comparaison de ton oreille, et n'estime pas ton oreille qui résonne au-dessus des claires instructions de ta langue ; et ne refuse ta confiance à aucune des autres parties de ton corps par lesquelles il y a un accès à l'intelligence ; mais considère toute chose de la manière qu'elle est claire.

Empédocle, Fragment DK 31 B 3

 

Les quatre éléments

 

            Si l’on doit admettre la multiplicité du réel et sa mobilité constante et, en même temps, maintenir le postulat parménidéen, comment expliquer l’origine et les changements des choses ? La seule solution qu’Empédocle considère possible est de faire découler tout de principes qui sont déjà différentes, et expliquer les changements comme des transformations de choses qui sont aussi préexistantes.

 

            Par cette voie, Empédocle signale comme principe de tout certaines substances non nées et indestructibles, qui demeurent éternellement identiques. Telles substances sont pour lui le feu, l’eau, l’air et la terre, les quatre éléments qu’il désigne comme les racines de toutes les choses :

 

Car de celles-ci sont sorties toutes les choses qui furent, qui sont et qui seront — arbres, hommes et femmes, bêtes et oiseaux, et les poissons qui habitent dans l'eau, oui vraiment, et les dieux qui vivent de longues vies et sont grandement honorés. Car ces choses sont ce qu'elles sont ; mais passant les unes à travers les autres, elles prennent des formes différentes — tellement le mélange les modifie.

Empédocle, Fragment DK 31 B 21

 

            La différence du principe d’Empédocle avec celui des philosophes antérieurs ne consiste pas seulement dans la multiplicité, mais surtout dans leur caractéristique d’être des éléments. Les Ioniens expliquaient la genèse de toutes les choses par un processus de transformations qualitatives de leur premier principe ; Empédocle, lui, considère les quatre éléments comme des substances inaltérables qui demeurent toujours identiques et qui donnent origine à tous les autres êtres en se  mélangeant. C’est ainsi que naît la notion d’élément comme principe matériel inaltérable, irréductible à toute autre chose, qui ne peut que s’unir ou se séparer avec les autres éléments.

 

L’Amour et la Haine

 

            En plus du principe matériel, Empédocle se voit induit par la spéculation éléate à chercher une autre cause pour sauver le monde des phénomènes. Sans une cause qui motive l’union et la séparation des éléments, ceux-ci demeureraient inaltérés et inamovibles, et la multiplicité des choses inexpliquée. Cette cause est pour Empédocle l’Amour et la Haine.

 

            Ce qui est spécifique à l’Amour c’est rassembler, réunir : c’est ainsi que se produit la génération des choses. Ce qui est propre à la Haine c’est séparer, ce qui donne lieu à la corruption. Ce sont donc deux principes agents opposés qui luttent entre eux et qui prennent le dessus alternativement, de façon cyclique, de façon que le monde passe pour des phases de génération et de corruption :

 

Je vais t'annoncer un double discours. A un moment donné, l'Un se forma du Multiple ; en un autre moment, il se divisa et de l'Un sortit le Multiple. Il y a une double naissance des choses périssables et une double destruction. La réunion de toutes choses amène une génération à l'existence et la détruit ; l'autre croît et se dissipe quand les choses se séparent. Et ces choses ne cessent de changer continuellement de place, se réunissant toutes en une à un moment donné par l'effet de l'Amour, et portées à un autre moment en des directions diverses par la répulsion de la Haine.

Empédocle, Fragment DK 31 B 17

 

            Empédocle explique l’origine de toutes les choses en supposant qu’au commencement tous les éléments étaient rassemblés, sans possibilité de distinction par la force de l’Amour, et formaient une sphère compacte. De cette sphère se sont formées toutes les choses lorsque la force de la Haine s’y est introduite. Cependant, arrivés à l’hégémonie de la Haine, les éléments seraient absolument séparés : dans une telle situation toute existence est impossible. Par conséquent, c’est seulement dans les phases de passage de la domination de l’Amour à celle de la Haine, ou vice-versa, que les choses prennent origine, que l’univers naît ou se détruit ; l’actuation simultanée des deux forces est toujours nécessaire.

 

La connaissance

 

            Parmi les nombreuses indications qu’Empédocle fait sur les phénomènes naturels, sa description de la connaissance est particulièrement intéressante.

 

            Pour Empédocle le principe de la connaissance est la communauté matérielle entre l‘objet sensible et le sens qui le perçoit :

 

Car c'est avec la terre que nous voyons la terre, et avec l'eau que nous voyons l'eau ; par l'air, nous voyons l'air brillant, par le feu le feu dévorant. C'est par l'amour que nous voyons l'Amour, et par la funeste haine que nous voyons la Haine.

Empédocle, Fragment DK 31 B 109

 

            Aristote synthétisera plus tard ce principe (pour le critiquer) avec d’autres paroles :

 

On pose, en effet, que le semblable est connu par le semblable, comme si l’on supposait que l’âme consiste dans ses objets mêmes.

Aristote, Sur l’âme, I, 5

 

            La connaissance sensible s’expliquerait donc selon Empédocle par un contact entre les éléments des choses et les éléments des organes sensoriels, contact que pour lui se produit par un effluve provenant des choses aux sens.

 

            Cette façon d’expliquer la connaissance sensible doit être appliquée aussi à la pensée, qui réside chez l’homme fondamentalement dans le sang qui entoure le cœur et qui, comme toutes les choses, est une combinaison des quatre éléments. Il n’est pas surprenant dans ces conditions qu’Empédocle accorde une capacité intellectuelle à n’importe quelle substance :

 

Ainsi toutes choses pensent de par la volonté de la Fortune.

Empédocle, Fragment DK 31 B 103

 

            La difficulté apparaît à l’heure de rendre compatible ces explications de la connaissance que l’on pourrait qualifier de physiques, qui excluent toute possibilité d’introduire un principe immatériel, avec sa croyance en l’immortalité et la transmigration des âmes, affirmée dans de nombreux fragments des Purifications. Par exemple :

 

Car j'ai été autrefois un jeune garçon et une jeune fille, un buisson et un oiseau, et un poisson muet dans la mer.

Je pleurai et je me lamentai quand je vis le pays, qui ne m'était pas familier

De quels honneurs, de quelle hauteur de félicité suis-je tombé pour errer ici sur terre parmi les mortels !

Empédocle, Fragments DK 31 B 117, 118, 119

 

            Une fois encore, tout comme dans le cas des pythagoriciens, il faut voir ici, plus qu’un problème d’incohérence ou de contradiction entre l’explication rationnelle et la croyance religieuse, l’impossibilité dans laquelle se trouve Empédocle d’expliquer ses croyances avec une doctrine qui ne peut qu’être inefficace, dans la mesure où elle ne dépasse pas le domaine du matériel.

 

            De toutes les façons, une fois dépouillée de son sens matérialiste, l’explication de la connaissance proposée par Empédocle contient ne intuition importante, qui ne passe pas inaperçue à Aristote : l’activité cognitive doit être comprise en termes d’assimilation.

 

2. Anaxagore

 

            Anaxagore est né en Clazomènes (Cf cartes), près de Milet, vers l’an 500 avant le Christ ; il est probablement le premier qui amène la philosophie à Athènes, où il a enseigné pendant trente années, jusqu’à ce qu’il a dû quitter la ville à cause d’une accusation d’impiété ; il est parti pour Lampsaque, où il est mort vers l’an 428.

 

            A partir des fragments de son œuvre Sur la nature qui nous sont parvenus, nous pouvons déduire que son attitude est analogue à celle d’Empédocle ; sa philosophie doit être située donc comme un nouvel essai de maintenir le principe éléate tout en voulant expliquer la multiplicité et la mobilité du monde physique ; pour y parvenir il devra aussi poser comme principe une réalité multiple :

 

« Les Grecs ne se représentent pas correctement la naissance et la mort : rien ne se crée, rien ne se perd, mais tout se mélange et se dissocie à partir de ce qui est. Ainsi appellerait-on correctement agrégation la naissance et désagrégation la mort. »

Anaxagore, Sur la nature, DK 59 B 17

 

            Pour Anaxagore les êtres sont immuables, impérissables et indivisibles ; la multiplicité des choses est le résultat de leurs agrégations. Ainsi, cette réalité première d’où tout procède serait pour lui un grand mixte –le terme est d’Aristote- c'est-à-dire, un mélange indéfini d’infinies substances, chacune d’elles dans des quantités infiniment petites :

 

Toutes les choses étaient réunies, sans limites, en quantité, et minuscules. En effet, le petit était illimité et, toutes choses étant unies, rien n'était visible en raison de sa petitesse.

Anaxagore, Sur la nature, DK 59 B 1

 

Les homéoméries

 

            Pour expliquer le devenir des choses, Anaxagore se sert de son principe matériel. De la même façon que Parménide expliquait l’impossibilité de que quelque chose puisse procéder du non-être, Anaxagore soutient que tout ce qui est doit procéder d’une réalité déjà existante. Or cette réalité ne pouvait pas être pour lui un élément unique, même pas les quatre éléments d’Empédocle, car ceux-ci n’étaient pas suffisants pour expliquer la multiplicité du réel.

 

            Les observations d’Anaxagore sont simples :

 

Car comment serait-il possible, déclare-t-il, que le cheveu fût engendré du non-cheveu et la chair de la non-chair ?

Anaxagore, Sur la nature, DK 59 B 10

 

Anaxagore, fils d'Hégésiboule, de Clazomènes, a affirmé que les homéoméries sont principes des êtres. Il lui a paru tout à fait inexplicable que quelque chose devînt du non-être ou pérît en non-être. Or, nous prenons une nourriture qui a une apparence simple et uniforme, soit le pain, soit l'eau. De cette nourriture s'alimentent les cheveux, les veines, les artères, la chair, les nerfs, les os et toutes les autres parties. Il faut dès lors confesser que, dans la nourriture que nous prenons, coexistent toutes choses, et que toutes choses peuvent, par suite, s'en augmenter. Ainsi cette nourriture contient des parties génératrices de sang, de nerfs, d'os, etc., parties qui ne sont reconnaissables que par la raison; car il ne faut pas tout réduire aux sens, qui nous montrent que le pain et l'eau forment ces substances, mais reconnaître par la raison qu'ils en contiennent des parties. De ce que ces parties contenues dans la nourriture sont semblables aux substances qui en sont formées, il les a appelées homéoméries et a affirmé que c'étaient là les principes des choses, les homéoméries comme matière, et l'intelligence qui a ordonné l'univers comme cause efficiente. Il débute ainsi : Toutes choses étaient ensemble, l'intelligence les a séparées et ordonnées. Il faut l'approuver de ce qu'à la matière il a ajouté l'artisan.

Aetius, sur Anaxagore, DK 59 A 46

 

            La multiplicité des substances exige selon Anaxagore un premier principe qui puisse les contenir toutes d’une façon ou d’une autre.

 

            Il a donc considéré que le premier principe était un mélange confus d’entités infiniment petites, invariables, inertes, qualitativement différentiées et éternelles. Elles seraient les « semences » de toutes les choses où, selon la dénomination qui leur donna Aristote, les homéoméries, c'est-à-dire, des choses qui même en pouvant être divisées, donneraient toujours comme résultat des parties qualitativement identiques.

 

            Tout être est constitué par le mélange ou simple agrégation d’homéoméries. Ce qui constitue la différence entre les choses, ce qui détermine la nature spécifique de chacune, serait la proportion du mélange, la substance prédominante. Cependant, indépendamment de la nature de chaque chose, son origine dans le premier mélange original amène Anaxagore à soutenir que « tout est en tout » ; c'est-à-dire, toutes les choses différenciées qualitativement sont présentes dans toutes les choses, quoique leur présence puisse être quantitativement minime.

 

L’Intelligence

 

            Anaxagore ajoute, à côté des homéoméries, un autre principe : le Nous ou Intelligence, qu’il décrit dans les termes suivants :

 

Les autres choses participent de tout; seul le nous est infini, agissant par lui-même, sans mélange avec aucune chose; il subsiste seul isolé à part soi. Car s'il n'était pas à part soi, mais mêlé à quelque autre chose, il participerait de toutes choses, en tant que mêlé à celle-là, puisqu'en tout il y a une part de tout, ainsi que je l'ai déjà dit ; et ce mélange l'empêcherait d'actionner chaque chose, comme il peut le faire, étant isolé à part soi. C'est, de toutes choses, ce qu'il y a de plus subtil et de plus pur; il possède toute connaissance de tout et sa force est au plus haut degré.

Anaxagore, DK 59 B 12

 

            Parmi toutes les caractéristiques qu’Anaxagore accorde à l’Intelligence, nous en soulignerons une, qui nous semble la plus importante : sa séparation de la matière. Possiblement Anaxagore ne prétend pas déclarer l’immatérialité de son premier principe agent. Mais il est clair que sa conception du divin, du principe qui ordonne et gouverne toutes les choses, tout en étant encore très lié à une vision naturaliste, gagne en profondeur par rapport aux considérations que ses prédécesseurs avaient faites à ce sujet :

 

Ce qui est mêlé, ce qui est distinct et séparé, le nous en a toujours eu connaissance complète; il a tout ordonné comme il devait être, tout ce qui a été, est maintenant et sera plus tard, et aussi cette révolution même qui entraîne les astres, le Soleil, la Lune, l'air et l'éther, depuis qu'ils sont distincts. C'est cette révolution qui a amené leur distinction, et qui distingue aussi le dense du dilaté, le chaud du froid, le lumineux de l'obscur, le sec de l'humide.

Anaxagore, DK 59 B 12

 

            C’est celle-là la fonction qu’Anaxagore assigne au Nous. Les semences de toutes les choses sont éternelles ; ce qui correspond à l’Intelligence c’est seulement occasionner le tourbillon cosmique par lequel les choses commencent à se différentier, à se configurer. C'est-à-dire, sa mission consiste seulement en causer le mouvement qui distingue les différentes proportions des homéoméries qui composent chaque réalité ; Aristote critique cette thèse parce que, dit-il,

 

Anaxagore se sert de l’intelligence comme d’une machine pour faire le monde, et quand il désespère de trouver la cause réelle d’un phénomène, il produit l’intelligence sur la scène ; mais dans tout autre cas, il aime mieux donner aux faits une autre cause.

Aristote, Métaphysique, I, 4

 

 

3. Les Atomistes : Leucippe et Démocrite

 

            Mis à part le fait qu’il est le fondateur de l’école atomiste, nous savons très peu de choses su Leucippe. On peut supposer qu’il est né vers l’an 480 avant le Christ, compte tenu que Démocrite, son disciple le plus important, est né en 460 à Abdère, où Leucippe a établi son école.

 

            La pénombre qui enveloppe la vie et les œuvres de Leucippe est due surtout à la notoriété dont Démocrite a joui et au fait que celui-ci a rassemblé dans une sorte de corpus les doctrines de l’école, y compris celles du maître. Démocrite est décédé à un âge très avancé, vers 370, bien après la mort de Socrate.

 

            L’école atomiste suppose un nouvel essai de dépasser le problème de l’unité de l’être et la pluralité du monde physique ; la solution proposée est partiellement différente de celles que nous avons vues jusqu’à présent.

 

            Empédocle et Anaxagore coïncidaient avec Parménide pour dire que tout ce qui a un commencement ne peut être qu’une composition ou juxtaposition d’entités préexistantes, car l’être n’est généré ni ne se corrompt. Cependant, en s’écartant de l’uniformité de l’être des Éléates, tous les deux admettaient une pluralité qualitative : les quatre éléments d’Empédocle ou les homéoméries d’Anaxagore. Les atomistes en revanche, tout en admettant la pluralité du principe, le considèrent qualitativement uniforme. Pour eux le fondement de tout le réel sont les atomes, qui gardent dans une bonne mesure les mêmes caractéristiques que Parménide ou, mieux encore, Mélissos, attribuaient à l’être : indivisibles, pleins, solides, compacts, qualitativement identiques et inaltérables.

 

            L’être unique de Mélissos est multiplié à l’infini par les atomistes, en même temps qu’ils réhabilitent le vide pour pouvoir expliquer avec ces deux éléments (les atomes et le vide) le mouvement et la multiplicité du monde des phénomènes :

 

Quelques anciens (les Éléates) avaient en effet pensé que l’être est nécessairement un et immobile; le vide est, selon eux, le non-être, et il ne peut pas y avoir de mouvement puisqu’il n’y a pas de vide séparé. Ils ajoutent qu’il ne peut pas y avoir, non plus, de pluralité du fait qu’il n’y a rien qui isole les choses les unes des autres. […] Mais Leucippe croyait disposer de raisonnements qui, en s’accordant avec les données des sens, ne devaient supprimer ni la génération, ni la destruction, ni le mouvement et la pluralité des êtres.

Aristote, La génération et la corruption, I, 8

 

            Mélissos, en concevant l’être de Parménide comme étant un et compact, plein, sans accorder de l’espace au vide, niait nécessairement la multiplicité et le mouvement. Les atomistes, en revanche, conçoivent chaque atome comme une unité pleine et compacte, mais les atomes, étant infinis en nombre et mobiles en vertu du vide existant qui les sépare, expliquent la génération des choses et les changements qu’elles subissent d’après le témoignage de nos sens.

 

Les atomes et le vide

 

            En plus des caractéristiques que nous avons signalées, les atomes se différentient entre eux géométriquement, c'est-à-dire, par leur figure, ordre, taille et position. Les atomistes donc fondent les différences qualitatives des choses sur des principes qualitativement identiques et différentiés seulement géométriquement. C’est sur ce point qu’ils s’écartent de leurs prédécesseurs pluralistes, qui attribuaient les distinctions qualitatives des choses aux quatre éléments ou aux homéoméries, qui contenaient déjà les différences en elles-mêmes. Ils coïncident avec eux en refusant la génération et l       corruption, qui sont réduites à l’agrégation ou à la séparation des atomes.

 

            La diversité des choses procède donc des atomes :

 

Ces unités d’être se meuvent dans le vide, — Leucippe admet le vide —, et causent par leur association la génération, par leur dissociation la destruction.

Aristote, La génération et la corruption, I, 8

 

            Les atomes sont pour Leucippe et pour Démocrite les éléments positifs de toute la réalité ; mais, en plus de cela, leur mouvement requiert un vide ou espace non occupé qui est pour eux bien réel. Tout être corporel est constitué d’un ensemble d’atomes séparés entre eux par le vide et délimité par celui-ci par rapport aux autres êtres.

 

            Il reste cependant une question qui attend à être répondue. Comme nous l’avons vu, Empédocle et Anaxagore signalaient une cause du mouvement, un principe qui cause la réunion et la séparation du ou des principes. Pour les atomistes, quelle est la cause qui pousse les atomes à s’unir ou à se séparer ? La réponse de l’école d’Abdère est aussi originale : la cause du mouvement des atomes n’est autre que leur propre nature instable, leur mouvement perpétuel :

 

Ces atomes se déplacent dans le vide infini, séparés les uns des autres et différents entre eux par leurs figures, leurs tailles, leurs position et leur ordre ; en se surprenant les uns les autres ils collisionnent et quelques-uns sont expulsés par des secousses au hasard, en n’importe quelle direction, tandis que d’autres, en s’engarçant mutuellement en consonance avec la congruité de leurs figures, tailles, positions et ordonnancements, se maintiennent unis en donnant ainsi naissance aux corps composés.

Simplice, De caelo, 2242, 21 (DK 67 A 14)

Chercher la citation en internet

 

            Les atomes sont donc éternellement mobiles par leur propre nature. Le monde est construit et détruit par l’agrégation et la désagrégation des atomes qui, étant infinis en nombre et doués d’un mouvement perpétuel, peuvent donner lieu à la construction et destruction d’innombrables mondes.

 

            Grâce à Aristote, les atomistes sont passés à l’histoire de la philosophie comme les philosophes du hasard, ceux pour qui le monde est né casuellement :

 

Pour d’autres, et notre ciel et tous les mondes ont pour cause le hasard; car c’est du hasard que proviennent la formation du tourbillon et le mouvement qui a séparé les éléments et constitué l’univers dans l’ordre où nous le voyons.

Aristote, Physique, II, 4

 

            Cependant, il faut préciser que ce texte ne suffit pas pour accuser la philosophie atomiste d’éluder en général l’explication causale. Ils disent eux-mêmes que « rien ne survient par hasard, mais tout se passe pour une raison et par œuvre de la nécessité » (DK 67 B 2). Pour eux tout se passe pour une cause et nécessairement. Si Aristote les juge sévèrement sur ce point c’est parce qu’ils ignorent la cause finale. Les atomes se déplacent de façon nécessaire mais sans aucune finalité ; c’est dans ce sens que l’on peut dire que les choses qui surgissent de l’agrégation des atomes sont le fuit du hasard, dans la mesuré où elles ne répondent à aucune finalité. On peut dire en défense des atomistes qu’ils ne nient pas la causalité finale, qui n’avait pas encore été découverte : simplement ils l’ignorent.

 

            D’autre part, comme le dit Reale, leur essai d’explication mécaniciste a permis aux philosophes ultérieurs de comprendre ce qui manquait à leurs principes : « On a pu voir clairement qu’il était structurellement impossible que du chaos atomique et du mouvement chaotique puisse naître un cosmos, si l’on n’admettait pas aussi l’intelligible et l’intelligence » (Reale, Storia della filosofia antica).

 

La connaissance

 

            L’explication atomiste de la réalité concerne toutes les choses. Les atomes, le vide et le mouvement sont les seuls éléments dont ils se servent pour justifier tous les phénmènes, y compris la connaissance. L’âme, de même que le corps, est composée d’atomes, de façon que la connaissance intellectuelle ne et pas être substantiellement différente de la connaissance sensible. Encore moins, on ne peut pas soutenir une supériorité de l’âme sur le corps, contrairement à ce que l’éthique de Démocrite pourrait suggérer.

 

            La connaissance, aussi bien sensible qu’intellectuelle, serait fondée sur le contact entre les atomes. Les choses émettent des effluves d’atomes qui, à leur arrivée aux sens ou à l’âme, impressionnent des atomes semblables qui s’y trouvent.

 

Leucippe et Démocrite soutiennent que les sensations et les pensées sont des modifications du corps. Leucippe, Démocrite et Épicure disent que la perception et la pensée surgissent lorsque des mages (des effluves) de l’extérieur entrent, car personne n’expérimente aucune sans la percussion d’une image.

Aetius, IV, 8, 5 (DK 67 A 30)

Chercher la citation en interne et vérifier

 

            Ces affirmations contrastent avec la primauté que Démocrite accorde à l’âme dans d’autres textes : « C’est à l’âme qu’appartiennent le bonheur et le malheur » (DK 68 B 170). Cependant, avec son mécanicisme atomiste, il ne pouvait pas justifier autrement ce qu’il devinait de façon intuitive.

 

            La présence des pluralistes dans l’histoire de la pensée grecque a une importance plus grande que ce que l’on pourrait penser à première vue. Leurs doctrines supposent une nouvelle orientation, pas tellement à cause de la divergence numérique concernant le principe, mais surtout à cause de leur nouvelle façon de concevoir le principe et l’être. Si l’être pour Parménide, tout comme le principe pour les Ioniens avait une connotation active en tant que racine ou substrat de toute la réalité, pour les pluralistes l’être commence à s’identifier avec les choses, en acquérant une signification surtout statique. La philosophie ne s’occupe maintenant de l’être, du principe, mais des êtres, des choses. Savoir n’est plus atteindre le principe, la racine du réel, mais comprendre la structure rationnelle, la composition de chaque chose. Du principe unitaire qui donnait son origine à tout et qui soutenait l’être, on en est venu aux principes multiples qui, en se combinant, structurent les choses ; savoir est connaître, non plus l’être, mais les choses, leur structure, leur schéma, leur figure.

Partager cette page

Repost 0

Philosophie Ancienne

  • : PHILOSOPHIE ANCIENNE
  • PHILOSOPHIE ANCIENNE
  • : Le blog de l'histoire de la philosophie ancienne
  • Contact

G.M.T.

Recherche

Texte Libre

 

... c'est de par leur caractère que les hommes sont ce qu'ils sont, mais c'est de par leurs actions qu'ils sont heureux, ou le contraire.

 

   

C'est par l'expérience que la science et l'art font leur progrès chez les hommes.

 
   

Ce que nous devons apprendre à faire, nous l'apprenons en le faisant.

 

Liens